Rousseau arrive dans la
cité des Doges le 4 septembre 1743 et prend immédiatement ses fonctions en tant que secrétaire particulier de l'ambassadeur de France, le comte de
Montaigu, un personnage brouillon avec lequel il aura de nombreux conflits, notamment sur le paiement de ses gages.
Un travail peu exigeant, l'ambassade, située dans le palais
Roma Querini, somnole... la République de Venise, par nature très méfiante envers les ambassadeurs, se défie encore plus de Montaigu. "Rien de si inutile qu'un ambassadeur de France à
Venise" écrivait Montesquieu en 1728.
Un ambassadeur français à Venise, simple accessoire décoratif, peut-être... mais
pas son sécrétaire particulier si l'on en croit Rousseau qui fut chargé, pendant 10 mois, de chiffrer les
dépêches envoyées à la cour de France.
Dans les Confessions (Livre VII), il écrit modestement :" Irréprochable dans un poste assez en vue, je méritai,
j'obtins l'estime de la République, celle de tous les ambassadeurs avec qui nous étions en correspondance, et l'affection de tous les Français établis à Venise, sans en excepter le consul
même, que je supplantais à regret dans les fonctions que je savais lui être dues, et qui me donnaient plus d'embarras que de plaisir. "
A Venise, tout est musique. Dans les théâtres, les ospedali, dans les calli.
Marcello et Vivaldi ont disparu, mais
Galuppi oeuvre aux Mendicanti,
Porpora à la Piéta.
Même s'il s'endort au théâtre San Giovanni
Grisostomo, " Les airs bruyants et brillants ne me réveillèrent point. Mais qui pourrait exprimer la sensation délicieuse que me firent la douce harmonie et les chants angéliques de
celui qui me réveilla. Quel réveil ! Quel ravissement! (...) Ma première
idée fut de me croire en Paradis. Ce morceau ravissant (...) que je n'oublierai de ma vie commençait ainsi : " Conservanni la bella, Che si m'accende il
cor" ("Conserve-moi la beauté qui m'enflamme ainsi que le coeur"), Rousseau est subjugué.
Et notamment par ces ospedali qui
recueillent des jeunes filles orphelines ou peu fortunées que la République de Venise dote soit pour le mariage soit pour le couvent. On leur enseigne notamment la
musique.
Aux Mendicanti, dans des tribunes grillagées,
cloîtrées comme des religieuses, elles chantent comme des anges :
" La plus vieille n'a pas vingt ans, écrit Rousseau. Je n'ai l'idée de rien
d'aussi voluptueux, d'aussi touchant que cette musique : les richessses de l'art, le goût exquis des chants (...) tout dans ces délicieux concerts concourt à produire une impression dont je ne
doute qu'aucun coeur d'homme soit à l'abri ".
En un mot, Rousseau s'enflamme.
Brûlant du désir de rencontrer ces créatures célestes, entrevues derrière les
grilles, il demande à l'un de ses amis de lui permettre de pénétrer dans cet ospedale. Sa fièvre retombe vite : l'une est borgne, l'autre défigurée par la petite vérole...
Désappointé mais néanmoins chevaleresque, il écrira plus tard: "La laideur n'exclut pas les grâces (...) On ne chante pas ainsi
sans âme, elles en ont" .
Autre sujet brûlant pour le philosophe : les courtisanes qui, outre la musique, font la célébrité de Venise. Tout en déclarant n'avoir que dégoût pour les filles publiques, il avoue ne pas avoir eu
d'autre choix lors de son séjour vénitien : " Je n'avais pas autre chose à ma portée, l'entrée de la plupart des maisons du pays m'étant interdite à cause de ma
place".
Les alcôves des femmes honnêtes lui étant donc inaccessibles, Rousseau se
résigne à contrecoeur à fréquenter les "créatures" dont les charmes ne le laissent tout de même pas insensible : " Ne tâchez pas d'imaginer les charmes de cette
fille enchanteresse (la Padoanna), vous resteriez loin de la réalité. Les jeunes vierges des cloîtres sont moins fraîches, les beautés du sérail sont
moins vives, les houris du paradis sont moins piquantes. Jamais si douce jouissance ne s'offrit au coeur et aux sens d'un mortel".
Jouissance avec cette délectable Padoanna ? Oui...
mais. Mais indicible angoisse, celle d''avoir contracté ce que l'on appelait de part et d'autre de la frontière "le mal français" ou le "mal italien" : " Je m'en revins au palais si persuadé
que j'étais poivré, que la première chose que je fis en arrivant fut d'envoyer chercher le chirurgien pour lui demander des tisanes".
Quant à Zulietta, autre ribaude vénitienne,
elle est délicieuse, non "poivrée" mais hélas, dotée d'un " téton borgne" . C'est le fiasco, la débandade totale. " Je la vis rougir, se redresser et, sans dire un
mot, s'aller mettre à la fenêtre (...) et se promenant par la chambre en s'éventant, me dit d'un ton froid et dédaigneux: " Zanetto, lascia le donne, e
studia la matematica" ( "Jeannot, laisse les femmes et étudie les mathématiques").
Rousseau quitta Venise le 6 août 1744.
Il retraça son épopée vénitienne dans "Les Confessions", le prisme de sa
mémoire ne retenant que les émotions ressenties sur le vif : Venise, sa vie facile et licencieuse, la musique italienne, synonyme pour lui de séduction, de féminité et de
sensualité.
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