C'était lors de mon premier séjour à Venise, il y a fort longtemps. J'avais débarqué la veille au soir dans la Sérénissime noyée dans la nebbia, cet étrange brouillard vénitien qui estompe la place San Marco  et avive l'imagination.
Avant mon voyage, j'avais beaucoup lu, sur l'histoire de la ville, surtout sur le XVIIIeme vénitien, et bien sûr tout (ou presque tout...) sur Casanova. J'arrivais bardée de livres et d'un misérable appareil photos. Etant donné la qualité plutot médiocre des clichés que j'ai faits à cette époque, je n'ai su qu'après qu'il était misérable.
Mes priorités étaient simples : visiter les Plombs puis le palais Rezzonico, ce petit bijou du XVIIIeme vénitien. Et c'est dans ce palais que je l'ai vue pour la première fois. Elle était là, tapie dans la pénombre, gigantesque, à la fois massive et gracile, prodigieusement inquiétante. Fascinante. Un moment indicible.
Elle, c'est une gondole (avec son felze), onze mètres de long sur un mètre cinquante de large, unique rescapée du  siècle de Casanova.  Je n'ai pu prendre que ce cliché,  il est ce qu'il est mais il m'est précieux.
Et je me suis souvenue alors de ce qu'en on dit le Président de Brosses et Thomas Mann :


"C'est un bâtiment long et étroit, comme un poisson, à peu près comme un requin. Au milieu est posée une espèce de caisse de carrosse ("felze", ndr), basse, faite en berlingot (...) il n'y a qu'une seule portière au-devant, par où l'on entre. Il y a place pour deux dans le fond, et pour deux autres de chaque côté sur une banquette qui y règne, mais qui ne sert presque jamais que pour étendre les pieds de ceux qui sont dans le fond. Tout cela est ouvert de trois côtés, comme nos carrosses, et se ferme quand on veut, soit par des glaces, soit par des panneaux de bois recouverts de drap noir, qu'on fait glisser sur des coulisses, ou rentrer par le côté dans le corps de la gondole. (...)
Tout le bateau est peint en noir et verni; la caisse doublée de velours noir en dedans et de drap noir en dehors, avec les coussins de maroquin de même couleur, sans qu'il soit permis aux plus grands seigneurs d'en avoir une différente en quoi que ce soit de celle du plus petit particulier; de sorte qu'il ne faut pas songer à deviner qui peut être dans une gondole fermée.
On est là comme dans sa chambre, à lire, à écrire, converser, caresser sa maîtresse, manger, boire etc...


Président de Brosses
Lettres familères écrites d'Italie, (1739-1740)


"Etrange embarcation, et d'un noir tout particulier comme on n'en voit qu'aux cercueils, cela rappelle les silencieuses et criminelles aventures de nuits où l'on n'entend que le clapotis des eaux, cela suggère l'idée de la mort elle-même, de corps transportés sur des civières, d'événements funèbres, d'un suprême et muet voyage "

Thomas Mann
Mort à Venise

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Commentaires

Impressionnante !
Commentaire n°1 posté par Catherine le 20/07/2009 à 06h57

Ego...


 J'aime Paris, Venise et le XVIIIème.
Tout ou presque tout m'intéresse dans ce siècle,

"siècle du plaisir qui, loin de le traiter comme une vaine dissipation, s'y plonge avec délices et s'abandonne jusqu'au vertige à l'enchantement des sens ".
En m'excusant auprès de ceux qui auraient un soupçon de connaissance sur les sujets effleurés et en espérant ne
pas donner la migraine à l'université...

www.martine-chabbert.fr/

 

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