"Paris, bouleversé, délaissé de toute autorité légale, dans un désordre apparent, atteignit, le 14 juillet,
ce qui moralement est l’ordre le plus profond, l’unanimité des esprits.
Le 13 juillet, Paris ne songeait qu’à se défendre. Le 14, il attaqua.
Le 13 au soir, il y avait encore des doutes, et il n’y en eut plus le matin. Le soir était plein de trouble, de fureur désordonnée. Le matin fut lumineux et d’une sérénité terrible.
Une idée se leva sur Paris avec le jour et tous virent la même lumière. Une lumière dans les esprits, et dans chaque cœur une voix : " Va, et tu prendras la Bastille ".
Cela était impossible, insensé, étrange à dire… Et tous le crurent néanmoins. Et cela se fit. L’attaque de la Bastille ne fut nullement raisonnable. Ce fut un acte de foi.
Personne ne proposa. Mais tous crurent et tous agirent. Le long des rues, des quais, des ponts, des boulevards, la foule criait à la foule : " A la Bastille ! à la Bastille !... » Et, dans le
tocsin qui sonnait, tous entendaient : « A la Bastille ! "
Personne, je le répète, ne donna l’impulsion. Qui l’eut ? Celui qui eut aussi le dévouement, la force, pour accomplir sa foi. Qui ? Le peuple, tout le monde.
Les vieillards qui ont eu le bonheur et le malheur de voir tout ce qui s’est fait dans ce demi-siècle unique, où les siècles semblent entassés, déclarent que tout ce qui suivit de grand, de
national, sous la République et l’Empire, eut cependant un caractère partiel, non unanime, que le seul 14 juillet fut le jour du peuple entier. Qu’il reste donc, ce grand jour, qu’il reste une
des fêtes éternelles du genre humain, non seulement pour avoir été le premier de la délivrance, mais pour avoir été le plus haut dans la concorde !
Que se passa-t-il dans cette courte nuit, où personne ne dormit, pour qu’au matin tout dissentiment, tout incertitude disparaissant avec l’ombre, ils eurent les mêmes pensées ?
On sait ce qui se fit au Palais-Royal, à l’Hotel de Ville ; mais ce qui se passa au foyer du peuple, c’est là ce qu’il faudrait savoir.
Là pourtant, on le devine assez par ce qui suivit, là chacun fit dans son cœur le jugement dernier du passé, chacun, avant de frapper, le condamna sans retour… L’histoire revint cette nuit-là,
une longue histoire de souffrances, dans l’instinct vengeur du peuple. L’âme des pères qui, tant de siècles, souffrirent, moururent en silence revint dans les fils, et parla.
Hommes forts, hommes patients, jusque-là si pacifiques, qui deviez frapper en ce jour le grand coup de la Providence, la vue de vos familles, sans ressource autre que vous, n’amollit pas votre
cœur. Loin de là, regardant une fois encore vos enfants endormis, ces enfants dont ce jour allait faire la destinée, votre pensée grandie embrassa les libres générations qui sortiraient de leur
berceau, et sentit dans cette journée tout le combat de l’avenir !
L’avenir et le passé faisaient tous deux même réponse ; tous deux ils dirent : " Va ! ".
Et ce qui est hors du temps, hors de l’avenir et hors du passé, l’immuable droit le disait aussi. L’immortel sentiment du Juste donna une assiette d’airain au cœur agité de l’homme, il lui dit :
" Va paisible, que t’importe ? Quoiqu’il t’arrive, mort, vainqueur, je suis avec toi ! ".
Jules Michelet
extraits de l'« Histoire de la Révolution française »
Et extrèmement romanesque. Donc, va pour "illusoire" ( bien sûr. :-).