Le marquis de Sade fut enfermé au donjon de Vincennes le 7 septembre 1778.
Son emprisonnement durera douze ans : cinq ans et demi à Vincennes, cinq ans et demi à la Bastille, neuf mois à la Maison de la charité de Charenton.
Libéré en 1790, Sade sera à nouveau incarcéré en 1801 pour le restant de ses jours.
La correspondance soumise à un contrôle sévère qu'il entretint avec son épouse, Renée de Montreuil, constitua le seul
lien du marquis avec l'univers non carcéral.
20 février 1781
Donjon de Vincennes
Ma Grande Lettre
" Je ne suis coupable que de simple et pur libertinage, et tel qu'il se pratique par tous les hommes, plus ou moins en
raison de leur plus ou moins de tempérament ou de penchant à cela qu'ils peuvent avoir reçu de la nature. Chacun a ses défauts; ne comparons rien; mes bourreaux ne gagneraient peut-être pas au
parallèle.
Oui, je suis libertin, je l'avoue; j'ai conçu tout ce qu'on peut concevoir dans ce genre-là, mais je n'ai jamais fait tout ce que j'ai conçu et ne le ferai jamais. Je suis un libertin, mais je ne
suis pas un criminel ni un meurtrier (...).
Je suis un libertin mais trois familles domiciliées dans votre quartier ont vécu cinq ans de mes aumônes, et je les ai sauvées des derniers excès de l'indigence.
Je suis un libertin, mais j'ai sauvé un déserteur de la mort abandonné par son régiment et son colonel.
Je suis un libertin, mais aux yeux de toute votre famille, à Evry, j'ai, au péril de ma vie, sauvé un enfant qui allait être écrasé sous les roues d'une charrette emportée par des chevaux, et
cela en m'y précipitant moi-même.
Je suis un libertin, mais je n'ai jamais compromis la santé de ma femme.
Je n'ai point eu toutes les branches du libertinage si souvent fatales à la fortune des enfants: les ai-je ruinés par le jeu ou par d'autres dépenses (...) ? ai-je, en un mot, annoncé dans ma
jeunesse un coeur capable des noirceurs dont on le suppose aujourd'hui ? N'ai-je pas toujours aimé tout ce que je devais aimer et tout ce qui devait m'être cher ? n'ai-je pas aimé mon père ? Me
suis-je mal conduit avec ma mère ? (...)
En un mot, qu'on m'examine depuis ma plus tendre enfance. (...) Que passant de là à ma jeunesse, (...) on aille jusqu'à l'âge où je me suis marié, et qu'on voie, qu'on consulte, qu'on s'informe
si j'ai jamais donné des preuves de la férocité qu'on me suppose et si quelques mauvaises actions ont servi d'annonces aux crimes que l'on me prête (...).
Comment donc supposer que, d'une enfance et d'une jeunesse aussi innocentes, je suis tout d'un coup parvenu au dernier comble de l'horreur irréfléchie ? "
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