Dans ses " Pensées, portraits et lettres à Casanova et à la marquise de Coigny
", il nous livre un mot (délicieux d'impertinence) du Vénitien:
" Je n'estime pas ceux qui achètent la noblesse, dit un jour l'Empereur Joseph II à Casanova ; et celui-ci, dont chaque mot est un trait et chaque pensée un livre, lui dit : " Et ceux qui la vendent, Sire? "
Le prince de Ligne brosse aussi un (remarquable) portrait moral et physique de l'Amatissimo
:
« Ce serait un bien bel homme s'il n'était pas laid ; il est grand, bâti en hercule, mais un
teint africain, des yeux vifs, pleins d'esprit à la vérité, mais qui annoncent toujours la susceptibilité, l'inquiétude ou la rancune, lui donnent un peu l'air féroce, plus facile à être mis en
colère qu'en gaieté.
Il rit peu, mais il fait rire. Il a une manière de dire les choses qui tient de l'Arlequin balourd et du Figaro, ce qui le rend très plaisant. Il n'y a que les choses qu'il prétend savoir qu'il
ne sait pas : les règles de la danse, de la langue française, du goût, de l'usage du monde et du savoir-vivre.
Il n'y a que ses comédies qui ne soient pas comiques; il n'y a que ses ouvrages philosophiques où il n'y ait point de philosophie : tous les autres en sont remplis ; il y a toujours du
trait, du neuf, du piquant et du profond.
C'est un puits de science ; mais il cite si souvent Homère et Horace, que c'est de quoi en dégoûter. Sa tournure d'esprit et ses saillies sont un extrait de sel attique. Il est sensible et
reconnaissant, mais pour peu qu'on lui déplaise, il est méchant, hargneux et détestable. Un million qu'on lui donnerait ne rachèterait pas une petite plaisanterie qu'on lui aurait faite. Son
style ressemble à celui des anciennes préfaces : il est long, diffus et lourd ; mais s'il a quelque chose à raconter, comme, par exemple, ses aventures, il y met une telle originalité, une
naïveté, cette espèce de genre dramatique pour mettre tout en action, qu'on ne saurait trop l'admirer, et que, sans le savoir, il est supérieur à Gil Blas et au Diable
boiteux.
Il ne croit à rien, excepté ce qui est le moins croyable, étant superstitieux sur tout plein d'objets. Heureusement qu'il a de l'honneur et de la délicatesse, car avec sa phrase, « Je l'ai
promis à Dieu », ou bien, « Dieu le veut », il n'y a pas de chose au monde qu'il ne fût capable de faire : il aime, il convoite tout, et, après avoir eu de tout, il sait se passer de tout.
Les femmes et les petites filles surtout sont dans sa tête ; mais elles ne peuvent plus en sortir pour en passer ailleurs. Cela le fâche, cela le met en colère contre le beau sexe, contre lui,
contre le ciel, la nature et surtout l'année 1742. Il se venge de tout cela contre tout ce qui est mangeable et potable; ne pouvant plus être un dieu dans les jardins, un satyre dans les
forêts, c'est un loup à table : il ne fait grâce à rien, commence gaiement et finit tristement, désolé de ne pas pouvoir plus recommencer.
S'il a profité quelquefois de sa supériorité sur quelques bêtes, en hommes et en femmes, pour faire fortune, c'était pour rendre heureux ce qui l'entourait. Au milieu des plus grands désordres
de la jeunesse la plus orageuse et de la carrière des aventures, quelquefois un peu équivoques, il a montré de l'honneur, de la délicatesse, et du courage. Il est fier parce qu'il n'est
rien. Rentier, ou financier ou grand seigneur, il aurait été peut-être facile à vivre ; mais qu'on ne le contrarie point, surtout que l'on ne rie point, mais qu'on le lise ou qu'on l'écoute,
car son amour-propre est toujours sous les armes. Ne lui dites jamais que vous savez l'histoire qu'il va vous conter ; ayez l'air de l'entendre pour la première fois. Ne manquez pas de lui
faire la révérence, car un rien vous en fera un ennemi. Sa prodigieuse imagination, la vivacité de son pays, ses voyages, tous les métiers qu'il a faits, sa fermeté dans l'absence de tous ses
biens moraux et physiques, en font un homme rare, précieux à rencontrer, digne même de considération et de beaucoup d'amitié de la part du très petit nombre de personnes qui trouvent grâce
devant lui. »
Prince de Ligne
" Pensées,
portraits et lettres à Casanova et à la marquise de Coigny "
Rivages poche/ Petite Bibliothèque
Préface de Mme de Staël
(et
excellente présentation de Chantal Thomas, directrice de recherches au CNRS)
Aucun commentaire pour cet article
Derniers Commentaires