Il est mort vieux, très vieux, à l'âge de 99 ans, dix mois et 25 jours, complètement sourd, ce qui ne l'empêchait pas, lorsqu'on lui parlait dans son cornet acoustique
d'écouter. De réfléchir. Et donner posément son avis.
Ce "Nestor de la littérature" à l'exceptionnelle longévité savait tout sur tout : sur la philosophie (il a composé des essais), sur l'astronomie (il a vulgarisé cette discipline), sur le
théâtre (il a écrit des pièces), sur la poésie (il a écrit des poésies pastorales).
Il fut galant, mais jamais amoureux. Il se félicita de son célibat. Il vanta sa continence: " J'ai boutonné ma culotte à 50 ans ". Non par désir de vertu mais pour
préserver sa santé et sa tranquillité.
Il décida vers l'âge de 70 ans de ne plus écrire, de ne plus lire : " J'ai rempli mon magasin, il est juste à présent que je débite ma marchandise " avoua-t-il au marquis
d'Argenson.
Il fut aussi un parasite accompli : ne rentrant chez lui que pour y dormir, il bénéficiait de la
générosité des hôtesses des salons littéraires qu'il fréquentait. Il s'était ainsi accoutumé à la table de Mme de Tencin, il y dinait presque tous les jours. Lorsqu'on lui apprit que celle-ci
était décédée : " Eh bien, répondit-il de sa voix douce, j'irai dîner chez la Geoffrin ".
Sceptique, matérialiste et athée, à la manière des libertins, s'il ne croyait pas en Dieu (en un Dieu créateur), il ne croyait pas
davantage en l'homme, ce " fou misérable ", ni dans la société puisque peuplée de ces " fous ". Trouvait-il un secours dans l'Antiquité ? Non : les Grecs et les Latins étaient
aussi des fous à ses yeux, car pétris de préjugés et la tête remplie de fables. Non, pour lui, le seul recours était dans la science et le progrès.
Et pourtant, même si l'on savait qu'il n'aimait personne, on l'aimait, lui.
" C'est pour lui-même qu'on l'aime sans exiger de retour " disait d'Argenson. On l'aimait même beaucoup. Pour son amabilité, pour la douceur de son caractère. On enviait son
impassibilité, son indifférence, la tranquillité qu'un tel détachement procure. On l'admirait, car on voyait en lui un modèle d'harmonie et d'équilibre. Peu de temps avant sa mort, il aurait déclaré : " Il est temps que je m'en aille, je commence à voir les choses telles
qu'elles sont " et avant de s'éteindre, alors qu'on lui demandait comment cela allait, il aurait, dit-on, répondu : " Cela ne va pas... cela s'en va ".





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