" Vous êtes une des femmes les plus séduisantes que j'aie connues, et le plaisir de vous connaître a effacé de
mon esprit tout le mal qu'on s'était plu à me faire penser de vous ".
Madame de Godeville, dont la langue, disait-on, tenait de la griffe du singe, aussi douée pour le libertinage que pour l'intrigue, " jouait à Paris un grand rôle parmi les femmes galantes
".
Beaumarchais s'enticha de la belle Marie-Madeleine, alors âgée de trente-sept ans, et en fit, dès 1777, sa maitresse quasi officielle.
Cette "liaison de plaisir" aurait été surement ignorée, si n'avaient subsisté ces 106 lettres, s'étalant de 1777 à 1779, qui sont un témoignage intéressant non seulement sur la vie amoureuse de
Beaumarchais, mais sur Beaumarchais lui-même. "Je suis léger par principe et pour être le plus heureux possible " écrit-il. Mais pour ajouter aussitôt :
" Si la constance est une vertu, c'est apparemment parce qu'elle est un sacrifice, car il n'y a pas de vertu sans sacrifice; mais ces mots graves de sacrifice et de devoir
sont si loin du badin enfantillage d'un amour heureux qu'aussitôt qu'ils se montrent, celui-là, forcé de rougir, s'enfuit, se cache ou s'anéantit ". Façon voilée de reconnaître que ce
"principe" de légèreté dont il se pare s'accompagne au plus profond de lui-même d'un sentiment de culpabilité : Beaumarchais, qui partageait son existence avec Marie-Thérèse de Willer-Mawlas
dont il avait un enfant et qu'il épousera en 1786, était hanté par son infidélité. A défaut de passion, il éprouvait pour sa compagne de la tendresse, une certaine forme de respect et, si à
l'epoque de Madame de Godeville, il ne songeait point à l'épouser, il la considérait comme sa femme légitime.
Dans ses lettres, bourrelé de remords, il ne cesse d'exprimer son repentir envers sa compagne, il se bat la coulpe auprès de la belle Mme de Godeville dont la galanterie notoire et le parfum de
scandale qui flottait autour de son nom enflammaient les sens de Pierre Augustin Caron.
Il écrit également : " Est-il donc si important de sacrifier la réputation ou la considération au plaisir, qu'on ne puisse jouir qu'en faisant un bruit très scandaleux ? Nos étourdis, nos
roués disent qu'il faut briller, et moi je dis qu'il faut jouir et se taire ". Figaro... un disciple de Tartuffe ?...
"Jouir et se taire", voià ce que ne saura jamais faire Mme de Godeville. Ses lettres à elle n'ayant jamais été retrouvées, on peut les reconstituer à travers celles de Pierre Augustin :
visiblement imprévisible et impétueuse, fort jalouse, souhaitant un enfant de Beaumarchais (souhait qui ne sera jamais exaucé, ce qui envenimera leur liaison), portant un amour querelleur à son
amant qu'elle semble houspiller allègrement ("Toujours gronder, alors qu'il faudrait me plaindre ! est la réflexion que chacune de tes lettres m'arrache "), elle ne fait que rajouter à
la détresse de ce dernier, accablé de remords, de doutes, voire d'angoisse... et de travail, plus tyrannique encore que la belle Marie-Madeleine : " La tête me tourne , mon enfant. De
contrariétes, d'affaires, d'embarras, auxquels je ne puis pourvoir à la fois faute d'avoir dix bras et deux ou trois corps "... " ma vie est terrible depuis mon retour, et chacun usurpe ce dont
je suis le plus avare : " mon temps ".
Déçus l'un par l'autre, l'ivresse des premiers temps ayant disparu, ils sentent confusément que la rupture est inévitable. Et elle survient, comme souvent, le plus bêtement du monde : par une
lettre un peu vive, un peu leste de Beaumarchais qui aurait pu choquer une prude mais pas une Mme de Godeville, même si cette dernière, sur le tard, semble s'être découverte une âme de
midinette, rêvant du grand amour, de serments, de projets. Pierre-Auguste Caron s'en étonna " votre lettre m'a fait frémir, et son ton m'a glacé " , puis s'en excusa : " Pardon de
cette lettre ; je riais pendant que vous gémissiez ".
Rien n'y fit, l'offensée campa sur ses positions. Saisit-elle ce prétexte pour en finir avec le train-train de cette liaison? La dernière lettre de Beaumarchais date du 21 fevrier 1779 :
il y parle d'une petite chienne que Marie-Madeleine vient de lui offir. La rupture eut-elle lieu après ce 21 février ? Ce qui est certain, c'est qu'après ce jour, Beaumarchais raya
définitivement Mme de Godeville de sa mémoire.
Lettre galantes à Mme de Godeville
Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais
Fayard





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