
Les derniers billets, les dernières lettres de condamnés à l’échafaud de l’An II, ultimes adieux d'êtres humains confrontés à l'imminence de la mort, voilà les documents
étonnants que nous livre Olivier Blanc dans son livre " La Dernière Lettre ".
Une centaine de lettres, écrites à la lueur de la veilleuse d'un cachot de la Conciergerie ou griffonnées à la hâte sur les genoux quelques heures avant de monter à l'échafaud ; leur
écriture tremblée, quelquefois presque illisible, dément parfois la fermeté de ton ou la résignation qui émanent de ces ultimes adieux. Et quand leur main tremble trop, ces hommes ou ces femmes
ont dicté ces lettres.
Bouleversantes, souvent pudiques, retenues, parfois distantes comme si le supplice imminent indifférait. Souvent dignes. Toujours " vraies ". Aux portes de la mort, ces hommes
et ces femmes ne trichent pas. Quelle que soit leur classe sociale, qu'ils soient grands seigneurs ou petites gens, révolutionnaires ou royalistes, obscurs ou célèbres, ils
sont tous égaux devant l’inéluctable. Une jeune prostituée, Catherine Halbourg, interpella le duc du Châtelet, terrorisé de passer en jugement, en ces termes :
« Apprenez, monsieur le duc, que ceux qui n’ont pas de nom en acquièrent un ici, et que ceux qui en ont un doivent savoir le porter ».
Dans ces billets de la dernière heure, ces " ultima verba " qui ne sont jamais parvenus à leurs destinataires car interceptés par l’administration judiciaire et l'Accusateur public,
Fouquier-Tinville, peu de préoccupations politiques. En revanche, tous semblent avoir pour seul souci de laisser à leurs proches une image inaltérée, celle d'honnêtes gens ayant réglé leurs
affaires d'ici-bas. Beaucoup, n'ayant pas eu le temps de mettre en ordre leur situation financière au moment de leur arrestation, font un rapport détaillé de leurs dettes ou de leurs
créances; la plupart recommandent leur âme à Dieu, sans sembler être réellement consolés par l’idée de la résurrection. Leur seul tourment, leur seule douleur : quitter
ceux qu’ils chérissent, et ne pas sombrer dans l'oubli. Tous, ou presque tous, supplient leur famille de ne pas céder au désespoir : " Adieu pour jamais. Je suis pénétré du regret de te
quitter, mais je supporterai mon sort avec fermeté jusqu'au dernier moment. Embrasse pour moi mes enfants et souviens-toi de leur père pour aimer sa mémoire sans être déraisonnablement affectée
de sa mort " (Courtonnel, aubergiste normand) ; d'autres expriment avec pudeur leur souffrance de devoir renoncer
à l’être aimé " Nous nous rejoindrons un jour : un peu plus tôt un peu plus tard, la faux du temps se promène sur toutes les têtes, elle nivelle tout " (Jean-Baptiste
de Fontevieux), d’autres encore pardonnent à leur dénonciateur :
"C’est à l’article de la mort, citoyen, que je vous écris pour vous assurer que je n’emporte aucun ressentiment contre toi ou ni contre aucun de ceux qui m’ont, je crois
sans le vouloir, conduit où je suis... Je pardonne de tout mon cœur à ceux qui ont pu être mes ennemis " (Gueau de Reverseaux). Certains crient leur révolte " Mon
linge est sale, mes bas sont pourris, ma culotte en pièces, je meurs de faim et d’ennui... Je ne vous écrirai plus, le monde est exécrable, adieu ! " (Millin de Labrosse), d’autres
enfin, au paroxysme de la douleur, écrivent à Fouquier-Tinville, telle la jeune Avoye Paville dont l’amant royaliste vient d’être exécuté: " (....) Frappez, terminez une vie qui m’est odieuse
et que je ne puis supporter son horreur (sic). Vive le Roi ! N’ayez pas l’air de croire que je sois folle, non, je ne le suis pas. Je pense tout ce que vous venez de lire et je le signe
avec mon sang. Vous me trouverez à la maison de santé rue de Buffon, n°4 ".
Par ces billets, tragiques et sublimes, les morts ont triomphé de l’oubli.
La Dernière Lettre
Olivier Blanc
Pluriel.





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