Tandis que son père, après avoir fait le décompte des filles nobles à marier, fixe enfin son choix sur
Renée-Pélagie de Montreuil, parti loin d'être négligeable quoique de petite noblesse, Donatien Alphonse François de Sade tombe éperdument amoureux d'une
charmante personne, Laure-Victoire Adeline de Lauris. Elle a 22 ans, de jolis yeux et appartient à la plus vieille noblesse de Provence.
Très épris, il lui demande dès le début de leur liaison de l'épouser. La belle tergiverse. Il lui adjure de le rejoindre à Paris, elle refuse. Il s'impatiente, tempête, se désespère. Rien n'y
fait. Mlle de Lauris décide finalement de rompre, plongeant Donatien dans le plus grand désarroi.
Extraits de la lettre qu'il lui écrivit le 6 avril 1768 :
"Parjure ! Ingrate ! Que sont
devenus ces sentiments de m'aimer toute ta vie ? Qui t'oblige à l'inconstance ? Qui t'oblige à rompre de toi-même les noeuds qui pour jamais allaient nous unir ? (...)
Fourbe! Ingrate ! Tu craignais d'être réunie à quelqu'un qui t'adorait. Ces liens d'une chaîne éternelle te devenaient à charge, et ton coeur, que l'inconstance et la légéreté savent seuls
séduire, n'était pas assez délicat pour en sentir tous les charmes. C'est de quitter Paris qui t'effrayait; mon amour ne te suffisait pas; je n'étais pas fait pour le fixer. Va, ne le quitte
jamais, monstre, né pour le malheur de ma vie ! (...)
Mais que dis-je ? Ah, ma chère amie ! Ah, ma divine amie ! Seul soutien de mon coeur, seul délice de ma vie, mon cher amour, où m'emporte mon désespoir ? Pardonne aux expressions d'un malheureux
qui ne se connaît plus, dont la mort, après la perte de ce qu'il aime, devient l'unique ressource. Hélas! je l'approche, cet instant, qui va me délivrer du jour que je déteste; mes seuls voeux
maintenant sont de le voir arriver. Qui peut m'attacher à la vie dont tu faisais seule les délices? Je te perds; je perds mon existence, ma vie, je meurs, et de la mort la plus cruelle. (...)
Que fais-tu ? ... Que deviens-tu ?... Que suis-je à tes yeux ? D'horreur ? D'amour ?.. Dis ?... Comment me vois-tu ? (...) Ah, si tu m'aimes encore, si tu m'aimes comme tu m'as toujours aimé,
comme je t'aime, comme je t'adore, comme je t'adorerai toute ma vie, plains nos malheurs. (...)
Aime-moi toujours; sois-moi fidèle, si tu ne veux me voir mourir de douleur. Adieu, mon bel enfant, je t'adore et je t'aime mille fois plus que ma vie. Va, tu as beau dire, mais je te jure que
nous ne serons jamais l'un à l'autre".
Une lettre somptueuse dans laquelle s'entrechoquent la haine, la passion, la souffrance, la prière. Sade s'y déverse tel un torrent de lave
incandescente.
Oui, mais voilà... Cette lettre fut-elle vraiment envoyée à Mlle de Lauris ? Sade la fit recopier plus tard par son secrétaire avec d'autres lettres galantes, chansons etc., et fit relier
le tout dans le recueil intitulé : "Oeuvres de M. de Sade". Cette lettre n'était-elle finalement qu'un exercice de style pour Sade, lui, qui n'aimait rien tant que brouiller les pistes menant de
la fiction à la réalité?






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